Note d’intention

Note d’intention

« Créer, c’est ne pas être satisfait du monde.
Le désir de création est un phénomène imaginatif, le crime des anges, qui ont cru pouvoir avoir un meilleur ciel. »

Fernando Pessoa

Cette phrase dont j’ai extrait le titre de mon film, Le crime des anges, explique mon désir de faire ce film et reflète également la psychologie qui meut les personnages de cette histoire. Ils voudraient tous avoir un meilleur ciel.

Leur désir est si fort qu’ils en perdent la notion du bien et du mal.

Ce film se déroule dans le petit monde d’une grande cité populaire où presque tous les personnages sont d’origine étrangère. Cités que je connais bien pour y avoir grandi, et également pour y avoir tourné plusieurs documentaires. Ce projet s’inscrit donc dans la continuité de mon travail artistique.
Je pense que les trois grandes notions qui traversent mes films sont celles du réel, de la poésie et de l’éthique. Lorsque je témoigne par le cinéma, je m’engage à éclairer la vision que l’on a des minorités populaires. J’aimerais que l’on comprenne de l’intérieur qui ils sont, ce qu’ils ont vécu ou parfois subi. Je pense pour cela à Bresson qui a écrit dans son livre Le cinématographe qu’il fallait  « creuser un seul et même sillon ».

Je suis issue d’une famille d’immigrés algériens, installée en France depuis les années 50. Lorsque je parle d’eux, je parle de moi, même s’il est évident que plus je témoigne d’eux, plus je m’en éloigne aussi.

La distance…

Étrange sentiment de l’entre-deux, similaire à celui de la double culture. En tant que créatrice d’images, je nourris l’espoir que mes histoires participeront à la compréhension de notre monde.

La cité est un microcosme qui concentre les enjeux universels de l’amitié, la rivalité, la fratrie, l’amour qui permet de grandir… mais aussi ceux du déterminisme social freinant la réalisation des rêves, malgré la vitalité de la jeunesse.

Akim, le personnage principal, est l’archétype de ces jeunes que « l’on n’aime pas trop ». À l’inverse de son meilleur ami Nono, simple ouvrier de la déchetterie du coin, Akim refuse un système qui, croit-il, le condamnerait d’avance à une vie médiocre. Selon lui, les principes « Liberté – Égalité – Fraternité »  ne sont depuis longtemps qu’un leurre qui empêche de voir la réalité quotidienne, la crise sociale, qui rejette encore plus loin sur le bas-côté les jeunes issus de l’immigration.

Nadia, la sœur de Akim, est l’une de ces « beurettes » qui a réussi. À l’opposé, de son frère, elle se tient à un modèle de droiture, d’intégrité et d’honnêteté.

Partant de ces deux archétypes sociétaux et cinématogra- phiques – la jeune femme « beur des cités » généralement appréciée pour sa ténacité et son courage, et le jeune garçon « beur  » – trop souvent considéré comme un mauvais garçon, je veux révéler l’humanité qui les réunit.

Comme dans toute tragédie, la question de l’honneur bafoué est au centre de cette histoire. Et c’est en son nom que les liens familiaux explosent en un éclair. Mais c’est aussi grâce à cette explosion que chacun pourra trouver son propre chemin pour se libérer…

Le thème de la liberté est une question récurrente et sous-jacente de ce film.

Akim pense être libre en choisissant la voie du côté, mais sait-il que la seule vraie liberté est celle d’être conscient que nous ne le sommes pas ?

Il croit être libre quand il prend la décision de basculer dans le monde de la nuit, alors que ce n’est que le résultat de contingences extérieures.

Les épreuves successives l’obligeront à changer, à grandir et à chercher sa liberté d’homme mais, hélas, il sera rattrapé par l’inéluctable voie dans laquelle il s’était engagé.

Jusqu’au milieu du film la fluidité du plan-séquence accompagne les personnages. La caméra portée permet d’être au plus près de l’énergie de ces jeunes gens.

Dans le même esprit, j’ai l’intention d’utiliser la lumière naturelle. Les décors de la cité, les terrains vagues, la mer, l’espace, le soleil.

Mais cette légèreté n’est qu’apparente, le tragique se profile. À partir de la mort de Nono, le meilleur ami de Akim, le film devient plus sombre. Le choix des lumières contribue à installer une atmosphère de danger latent.  La caméra se fait plus discrète. Les mouvements panoramiques et les travellings sont également plus fluides et légers et les focales plus longues. Cette absence de profondeur de champ met en valeur la rupture de Akim avec le monde réel.

La bande son du film est composée de son direct et d’une musique originale. Les chansons populaires écoutées par les personnages souligneront la joie de vivre et l’insouciance de la jeunesse. Dans la deuxième partie du film, la bande son  vient appuyer l’idée de gravité et de solitude du héros.

J’ai choisi le ton de la tragi-comédie pour conter avec affection cette histoire triste et subversive, empreinte d’une dimension documentaire.

Bania Medjbar

Note de production

Je connais le travail de Bania Medjbar depuis son premier court métrage documentaire, Impressions de voyage, sélectionné au Festival International du Documentaire de Marseille en 1996.

Dans ses documentaires comme dans ses courts métrages de fiction, l’on retrouve les mêmes qualités cinématographiques : un sens aiguisé du montage, de la psychologie des personnages, de la dramaturgie et de l’humour.

Son terrain d’inspiration est celui de son enfance : les quartiers populaires de Marseille, où elle a grandi. Sans y être enfermée, puisque son parcours lui a permis une grande mobilité, elle y retrouve sans cesse la source inépuisable de ses désirs de cinéma.

Dans les films de Bania, le pittoresque méditerranéen n’est qu’apparence vite pulvérisée. Les personnages s’imposent au delà de tous clichés, dans leur humanité brute, ombre et lumière.

Après ses deux courts métrages de fiction, distingués entre autres à la Quinzaine des réalisateurs et au Festival de Clermont Ferrand, Bania est prête pour Le Crime des anges, son premier long métrage.

Elle est entourée pour cela d’une équipe aguerrie et de confiance, constituée d’amitiés professionnelles fortes, tissées au long de son parcours de réalisatrice, mais aussi de directrice de casting et d’assistante réalisation.

En tant que productrice associée, je ferai tout pour que Le Crime des Anges soit un film dans lequel le talent de Bania se déploiera pleinement, aboutissant une synthèse entre documentaire et fiction.

Je sais aussi qu’il sera un film salutaire, car il échappera à tous les travers des « films de banlieue », qui entérinent trop souvent des clichés sans réelle profondeur.

Le regard de Bania Medjbar n’est ni angélique ni codifié, il affronte le réel dans sa théâtralité, pour atteindre à l’universel.

Delphine Camolli
Productrice associée, Films du Goéland